Acte 2, Scène 5

Argan reçoit la visite de Monsieur Diafoirus et de son fils Thomas, qu'il destine à épouser Angélique, sa fille. La scène est un enchaînement de politesses confuses, de compliments exagérés et de déclarations pompeuses et ampoulées de Thomas Diafoirus, interrompue par des commentaires ironiques de Toinette. Les discours de Thomas Diafoirus sont particulièrement savoureux par l'ampleur de leur ridicule. Pour finir, Cléante qui fait passer pour le professeur de musique d'Angélique en profite pour improviser un chant d'amour à sa bien aimée, qu'elle reprend avec enthousiasme. Argan, dépité congédie Cléante.

Argan

Argan
Père d'Angélique et Louison; mari de Béline; Malade imaginaire

Monsieur Diafoirus

Monsieur Diafoirus
Médecin, père de Thomas Diafoirus

Thomas Diafoirus

Thomas Diafoirus
Médecin, fils de Monsieur Diafoirus, Argan veut qu'il épouse Angélique.

Toinette

Toinette
Servante de Béline

Cléante

Cléante
Amoureux d'Angélique

Angélique

Angélique
Fille aînée d'Argan, soeur de Louison; amoureuse de Cléante.

Version Moderne

Version Originale

Argan
Monsieur Purgon m'a interdit de me découvrir la tête. Vous êtes du métier, vous savez ce que ça implique.
(mettant la main à son bonnet sans l’ôter.) Monsieur Purgon, Monsieur, m’a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences.
Monsieur Diafoirus
Nous sommes ici pour aider les malades, pas pour les déranger.
Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l’incommodité.
Argan
Je comprends, Monsieur...
Je reçois, Monsieur... (Ils parlent tous deux en même temps, s’interrompent et confondent.)
Monsieur Diafoirus
Nous sommes venus ici, Monsieur...
Nous venons ici, Monsieur...
Argan
Avec beaucoup de joie...
Avec beaucoup de joie...
Monsieur Diafoirus
Mon fils Thomas et moi...
Mon fils Thomas, et moi...
Argan
L’honneur que vous me faites...
L’honneur que vous me faites...
Monsieur Diafoirus
Vous témoigner, Monsieur...
Vous témoigner, Monsieur...
Argan
J'aurais aimé...
Et j’aurois souhaité...
Monsieur Diafoirus
Nous sommes tellement ravis...
Le ravissement où nous sommes...
Argan
De pouvoir aller chez vous...
De pouvoir aller chez vous...
Monsieur Diafoirus
De votre accueil...
De la grâce que vous nous faites...
Argan
Pour vous en assurer...
Pour vous en assurer...
Monsieur Diafoirus
De nous recevoir gentiment...
De vouloir bien nous recevoir...
Argan
Mais vous savez, Monsieur...
Mais vous savez, Monsieur...
Monsieur Diafoirus
Dans l’honneur, Monsieur...
Dans l’honneur, Monsieur...
Argan
Ce que c’est qu’un pauvre malade...
Ce que c’est qu’un pauvre malade...
Monsieur Diafoirus
De votre alliance...
De votre alliance...
Argan
Qui ne peut faire autre chose...
Qui ne peut faire autre chose...
Monsieur Diafoirus
Et vous assurer...
Et vous assurer...
Argan
Que de vous dire ici...
Que de vous dire ici...
Monsieur Diafoirus
Que dans les choses relevant de notre métier...
Que dans les choses qui dépendront de notre métier...
Argan
Qu’il cherchera toutes les occasions...
Qu’il cherchera toutes les occasions...
Monsieur Diafoirus
Comme dans tout autre cas...
De même qu’en toute autre...
Argan
De vous faire connoître, Monsieur...
De vous faire connoître, Monsieur...
Monsieur Diafoirus
Nous serons toujours prêts, Monsieur...
Nous serons toujours prêts, Monsieur...
Argan
Qu’il est tout à votre service...
Qu’il est tout à votre service...
Monsieur Diafoirus
À vous montrer notre zèle.
À vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
Thomas Diafoirus
Ne devrais-je pas commencer par saluer le père ?
(est un grand benêt, nouvellement sorti des Écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contre-temps.) N’est-ce pas par le père qu’il convient commencer ?
Monsieur Diafoirus
Oui.
Oui.
Thomas Diafoirus
Monsieur, je viens vous saluer, vous reconnaître, vous chérir et vous révérer comme un second père. Mais un second père auquel je me sens plus redevable qu'au premier. Le premier m'a donné la vie, mais c'est vous qui m'avez choisi. Il m'a accueilli par nécessité, mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un héritage physique, mais ce que je tiens de vous est un héritage de votre volonté. Et puisque les facultés intellectuelles sont supérieures aux facultés physiques, je vous dois d'autant plus et je considère cette future filiation comme précieuse. Aujourd'hui, je viens vous rendre par avance mes très humbles et très respectueux hommages.
Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père; mais un second père auquel j’ose dire que je me trouve plus redevable qu’au premier. Le premier m’a engendré; mais vous m’avez choisi. Il m’a reçu par nécessité; mais vous m’avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté; et d’autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d’autant plus je vous dois, et d’autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd’hui vous rendre par avance les très-humbles et très-respectueux hommages.
Toinette
Vive les collèges, qui nous rendent si intelligents !
Vivent les collèges, d’où l’on sort si habile homme !
Thomas Diafoirus
Est ce que j'ai bien fait, mon père ?
Cela a-t-il bien été, mon père ?
Monsieur Diafoirus
Très bien.
Optime.
Argan
Allons, saluez Monsieur.
(à Angélique.) Allons, saluez Monsieur.
Thomas Diafoirus
Baiserai-je ?
Baiserai-je ?
Monsieur Diafoirus
Oui, oui.
Oui, oui.
Thomas Diafoirus
Madame, le Ciel vous a justement donné le titre de belle-mère, puisque...
(à Angélique.) Madame, c’est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l’on...
Argan
Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez.
Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille à qui vous parlez.
Thomas Diafoirus
Où est-elle alors ?
Où donc est-elle ?
Argan
Elle va arriver.
Elle va venir.
Thomas Diafoirus
Dois-je attendre, mon père, qu'elle soit là ?
Attendrai-je, mon père, qu’elle soit venue ?
Monsieur Diafoirus
Complimentez toujours Mademoiselle.
Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
Thomas Diafoirus
Mademoiselle, tout comme la statue de Memnon qui émettait un son harmonieux lorsqu'elle était éclairée par les rayons du soleil, je suis animé d'une douce émotion en voyant le soleil de votre beauté. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur appelée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, mon cœur tournera toujours vers les étoiles resplendissantes de vos yeux adorables, tout comme vers son unique pôle. Permettez-moi donc, Mademoiselle, de déposer aujourd'hui sur l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur qui ne respire et n'aspire qu'à être, toute sa vie, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et mari.
Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu’elle venoit à être éclairée des rayons du soleil; tout de même me sens-je animé d’un doux transport à l’apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j’appende aujourd’hui à l’autel de vos charmes l’offrande de ce cœur, qui ne respire et n’ambitionne autre gloire, que d’être toute sa vie, Mademoiselle, votre très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur et mari.
Toinette
Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses.
(en le raillant.) Voilà ce que c’est que d’étudier, on apprend à dire de belles choses.
Argan
Eh bien, que dites-vous de cela ?
Eh ! que dites-vous de cela ?
Cléante
Monsieur fait des merveilles, et s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, ce sera un plaisir d'être son patient.
Que Monsieur fait merveilles, et que s’il est aussi bon médecin qu’il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
Toinette
Assurément. Ce sera admirable s'il guérit aussi bien qu'il parle.
Assurément. Ce sera quelque chose d’admirable s’il fait d’aussi belles cures qu’il fait de beaux discours.
Argan
Apportez vite ma chaise et des sièges pour tout le monde. Asseyez-vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire votre fils, vous avez de la chance d'avoir un garçon comme lui.
Allons vite ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
Monsieur Diafoirus
Monsieur, je ne dis pas cela parce que je suis son père, mais je suis fier de lui et tout le monde parle de lui comme d'un garçon sans méchanceté. Il n'a jamais eu beaucoup d'imagination ou d'esprit vif, mais cela me rassure quant à sa capacité à exercer notre art. Quand il était petit, il était toujours calme, paisible et silencieux, ne parlant jamais et ne jouant jamais à des jeux d'enfants. Il a eu du mal à apprendre à lire et à neuf ans, il ne connaissait toujours pas ses lettres.
Monsieur, ce n’est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j’ai sujet d’être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d’un garçon qui n’a point de méchanceté. Il n’a jamais eu l’imagination bien vive, ni ce feu d’esprit qu’on remarque dans quelques-uns; mais c’est par là que j’ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l’exercice de notre art. Lorsqu’il étoit petit, il n’a jamais été ce qu’on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l’on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu’il ne connoissoit pas encore ses lettres.
Monsieur Diafoirus
"Bon, me suis-je dit, les arbres qui poussent lentement donnent les meilleurs fruits ; il est plus difficile de graver sur le marbre que sur le sable, mais les choses y sont conservées plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette lourdeur d'imagination, est le signe d'un bon jugement à venir."
« Bon, disois-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d’imagination, est la marque d’un bon jugement à venir. »
Monsieur Diafoirus
Quand je l'ai envoyé au collège, il a eu des difficultés, mais il a persévéré et ses professeurs m'ont toujours loué pour son assiduité et son travail. Finalement, après beaucoup d'efforts, il a obtenu ses diplômes et je peux dire sans vanité qu'en deux ans sur les bancs, il a fait plus de bruit que n'importe quel autre candidat lors des débats de notre École. Il est redouté, il ne lâche jamais prise dans une dispute, il défend fermement ses principes et pousse son raisonnement jusqu'au bout de la logique. Ce qui me plaît le plus chez lui, et ce qui suit mon exemple, c'est qu'il adhère aveuglément aux opinions de nos anciens et qu'il refuse de comprendre ou d'écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre époque, comme la circulation du sang.
Lorsque je l’envoyai au collège, il trouva de la peine; mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu’il est sur les bancs, il n’y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre École. Il s’y est rendu redoutable, et il ne s’y passe point d’acte où il n’aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
Thomas Diafoirus
J'ai soutenu une thèse contre les partisans de la circulation sanguine, que j'ose présenter à Mademoiselle comme un hommage de mon esprit.
(Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu’il présente à Angélique.) J’ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu’avec la permission de Monsieur, j’ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
Angélique
Monsieur, c'est pour moi un objet inutile, je ne connais rien à ces choses-là.
Monsieur, c’est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses-là.
Toinette
Donnez, donnez, ça peut toujours servir pour la décoration; ça embellira notre chambre.
Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l’image; cela servira à parer notre chambre.
Thomas Diafoirus
Avec la permission de Monsieur, je vous invite à venir voir un jour la dissection d'une femme, sur laquelle je dois faire un rapport.
Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l’un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d’une femme, sur quoi je dois raisonner.
Toinette
Ce sera un divertissement agréable. Certains divertissent leurs maîtresses avec des pièces de théâtre, mais organiser une dissection est quelque chose de plus original.
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.
Monsieur Diafoirus
En ce qui concerne les qualités requises pour le mariage et la procréation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on peut le souhaiter, qu'il possède de manière louable la vertu de la fécondité et qu'il a le tempérament nécessaire pour engendrer et procréer des enfants bien élevés.
Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu’on le peut souhaiter, qu’il possède en un degré louable la vertu prolifique et qu’il est du tempérament qu’il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
Argan
N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour et de lui obtenir un poste de médecin ?
N’est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d’y ménager pour lui une charge de médecin ?
Monsieur Diafoirus
Pour être franc, notre métier auprès des puissants ne m'a jamais semblé agréable, et j'ai toujours pensé qu'il valait mieux rester dans le public. Le public est pratique. Vous n'avez de compte à rendre à personne pour vos actions, et tant que vous suivez les règles de l'art, vous ne vous souciez pas de ce qui peut arriver. Mais ce qui est ennuyeux auprès des puissants, c'est qu'ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent quand ils tombent malades.
À vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m’a jamais paru agréable, et j’ai toujours trouvé qu’il valoit mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne; et pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
Toinette
C'est agréable, et ils sont impertinents de vouloir que vous, Messieurs, les guérissiez; vous n'êtes pas là pour ça; vous êtes là seulement pour recevoir vos pensions et leur donner des ordonnances; c'est à eux de guérir s'ils le peuvent.
Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez; vous n’êtes point auprès d’eux pour cela; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes; c’est à eux à guérir s’ils peuvent.
Monsieur Diafoirus
C'est vrai. Nous sommes seulement tenus de traiter les gens de manière formelle.
Cela est vrai. On n’est obligé qu’à traiter les gens dans les formes.
Argan
Monsieur, faites chanter un peu ma fille devant tout le monde.
(à Cléante.) Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
Cléante
J'attendais vos ordres, Monsieur, et j'ai pensé, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d'un petit opéra récent. Tenez, voici votre partie.
J’attendois vos ordres, Monsieur, et il m’est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d’un petit opéra qu’on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.
Angélique
Moi ?
Moi ?
Cléante
Ne résistez pas, laissez-moi vous expliquer la scène. Ma voix n'est pas faite pour chanter, mais je serai compréhensible. On excusera ma performance, nécessaire pour la faire chanter.
Ne vous défendez point, s’il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c’est que la scène que nous devons chanter. Je n’ai pas une voix à chanter; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l’on aura la bonté de m’excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.
Argan
Les vers sont-ils beaux ?
Les vers sont-ils beaux ?
Cléante
C'est en fait un petit opéra improvisé, et vous allez entendre chanter seulement de la prose rythmée, ou des sortes de vers libres, que la passion et la nécessité peuvent inspirer à deux personnes qui s'expriment naturellement et parlent sur-le-champ.
C’est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
Argan
Très bien. Écoutons.
Fort bien. Écoutons.
Cléante
L'histoire est celle d'un Berger distrait par un spectacle, interrompu par un homme insultant une Bergère. Il défend la Bergère et après avoir puni l'homme, il voit une jeune femme pleurer, avec les plus beaux yeux et les larmes les plus touchantes qu'il ait jamais vus.
(sous le nom d’un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s’appliquent leurs pensées l’un à l’autre en chantant.) Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés d’un spectacle, qui ne faisoit que de commencer, lorsqu’il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. D’abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu’il eût jamais vus, versoit des larmes, qu’il trouva les plus belles du monde.
Cléante
"Hélas ! se dit-il, comment peut-on offenser une personne si charmante ? Quel être inhumain, quel barbare ne serait pas touché par de telles larmes ?"
(imitant le berger) « Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? »
Cléante
Il sèche ses larmes et elle le remercie avec tant de charme et de passion que le Berger en est bouleversé. Chaque mot, chaque regard est un feu qui l'envahit.
Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu’il trouve si belles; et l’aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d’une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n’y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son cœur se sent pénétré.
Cléante
"Y a-t-il quelque chose qui mérite les aimables paroles d'un tel remerciement ? Que ne ferait-on pas, quels services, quels dangers ne serait-on pas prêt à affronter pour goûter un seul instant les douceurs touchantes d'une âme si reconnaissante ?"
(imitant le berger) « Est-il, disoit-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remercîment ? Et que ne voudroit-on pas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit-on pas ravi de courir, pour s’attirer un seul moment des touchantes douceurs d’une âme si reconnoissante ? »
Cléante
Il ignore le reste du spectacle, regrettant sa fin car il doit quitter la Bergère. Il part avec un amour aussi intense que des années de passion. Il souffre de l'absence et cherche désespérément à la revoir. Mais elle est surveillée et il ne trouve aucun moyen de la revoir. Sa passion le pousse à demander sa main, et elle accepte secrètement. Mais on lui annonce que son père l'a promise à un autre et que le mariage est imminent.
Tout le spectacle passe sans qu’il y donne aucune attention; mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il le sépare de son adorable Bergère; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l’absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu vu. Il fait tout ce qu’il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée; mais la grande contrainte où l’on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l’adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d’elle la permission par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l’avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie.
Cléante
Imaginez la douleur de ce Berger. Il est dévasté, incapable de supporter l'idée de la voir dans les bras d'un autre. Désespéré, il trouve un moyen de s'introduire chez elle pour connaître ses sentiments et son destin. Il découvre les préparatifs de ce qu'il redoute et voit arriver son rival, favorisé par le père de sa bien-aimée.
Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste Berger. Le voilà accablé d’une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l’effroyable idée de voir tout ce qu’il aime entre les bras d’un autre; et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre ses sentiments et savoir d’elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint; il y voit venir l’indigne rival que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour.
Cléante
Il voit son rival ridicule triompher auprès de la Bergère et est rempli de colère qu'il peine à maîtriser. Il regarde douloureusement celle qu'il aime, mais le respect et la présence de son père l'empêchent de parler. Cependant, il surmonte sa retenue et, poussé par l'amour, il s'exprime ainsi
Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable Bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d’une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore; et son respect, et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l’oblige à lui parler ainsi;
Cléante
Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir; Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées. Apprenez-moi ma destinée; Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
(Il chante.) Belle Philis, c’est trop, c’est trop souffrir; Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées. Apprenez-moi ma destinée; Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
Angélique
Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez; Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire, C’est vous en dire assez.
(répond en chantant;) Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez; Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire, C’est vous en dire assez.
Argan
Ouais ! Je pensais pas que ma fille savait chanter aussi bien, sans hésitation.
Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
Cléante
Hélas ! belle Philis, Se pourroit-il que l’amoureux Tircis Eût assez de bonheur, Pour avoir quelque place dans votre cœur ?
Hélas ! belle Philis, Se pourroit-il que l’amoureux Tircis Eût assez de bonheur, Pour avoir quelque place dans votre cœur ?
Angélique
Je ne m’en défends point dans cette peine extrême; Oui, Tircis, je vous aime.
Je ne m’en défends point dans cette peine extrême; Oui, Tircis, je vous aime.
Cléante
Ô parole pleine d’appas ! Ai-je bien entendu, hélas ! Redites-la, Philis, que je n’en doute pas.
Ô parole pleine d’appas ! Ai-je bien entendu, hélas ! Redites-la, Philis, que je n’en doute pas.
Angélique
Oui, Tircis, je vous aime.
Oui, Tircis, je vous aime.
Cléante
De grâce, encor, Philis.
De grâce, encor, Philis.
Angélique
Je vous aime.
Je vous aime.
Cléante
Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.
Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.
Angélique
Je vous aime, je vous aime, Oui, Tircis, je vous aime.
Je vous aime, je vous aime, Oui, Tircis, je vous aime.
Cléante
Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ? Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport; Un rival, un rival...
Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ? Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport; Un rival, un rival...
Angélique
Ah ! je le hais plus que la mort; Et sa présence, ainsi qu’à vous, M’est un cruel supplice.
Ah ! je le hais plus que la mort; Et sa présence, ainsi qu’à vous, M’est un cruel supplice.
Cléante
Mais un père à ses vœux vous veut assujettir.
Mais un père à ses vœux vous veut assujettir.
Angélique
Plutôt, plutôt mourir, Que de jamais y consentir; Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.
Plutôt, plutôt mourir, Que de jamais y consentir; Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.
Argan
Et que dit le père à tout cela ?
Et que dit le père à tout cela ?
Cléante
Il ne dit rien.
Il ne dit rien.
Argan
Voilà un père stupide, celui-là, de tolérer toutes ces bêtises sans rien dire.
Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
Cléante
Ah ! mon amour...
Ah ! mon amour...
Argan
Assez ! Cette pièce est un mauvais exemple. Tircis est insolent et Philis impudente de parler ainsi devant son père. Montre-moi ce texte. Quoi, il n'y a que de la musique ?
Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n’y a là que de la musique écrite ?
Cléante
Vous ne saviez pas qu'on peut écrire les paroles avec les notes ?
Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu’on a trouvé depuis peu l’invention d’écrire les paroles avec les notes mêmes ?
Argan
Très bien. Au revoir, Monsieur. On se serait passé de votre opéra ridicule.
Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur; jusqu’au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d’opéra.
Cléante
Je voulais juste vous amuser.
J’ai cru vous divertir.
Argan
Les bêtises ne sont pas amusantes. Ah, voilà ma femme.
Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.
Molière
Écrit par Molière Suivre