Dom Juan ou le Festin de Pierre - Acte 2, Scène 1

Scène entre Charlotte et Pierrot, de pauvres paysans, fiancés. Pierrot raconte comment il a sauvé de la noyade deux hommes, dont l'un, Don Juan, est important et particulièrement bien habillé. Ce qui intéresse Charlotte. S'ensuit une discussion animée entre Pierrot et Charlotte, où Pierrot lui reproche son manque d'affection «je passerois vingt fois devant toi que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose». Pierrot est passionné mais Charlotte est distante et peu amoureuse de son futur mari «tu n’as qu’à en aimer queuque autre.». Réplique fameuse de Pierrot: «Je te dis toujou la même chose, parce que c’est toujou la même chose, et si ce n’était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou la même chose.» [v114]. L'accent paysan de Pierrot est vraiment comique!

Charlotte

Charlotte
Une paysanne

Pierrot

Pierrot
Un paysan, fiancé de Charlotte

Version Moderne

Version Originale

Charlotte
Pierrot, tu es arrivé juste à temps pour le dîner.
Notre dinje, Piarrot, tu t’is trouvé là bien à point.
Pierrot
Oui, Charlotte, c'était moins une ! Ils ont failli se noyer tous les deux.
Porquisenne, il ne s’en est pas fallu l’épaisseur d’une épingle qu’ils ne se s’ayant noyés tou deu.
Charlotte
C'était à cause de la tempête ce matin ?
C’est donc le coup de vent d’amatin qui les avait renversés.
Pierrot
Écoute, je vais te raconter exactement comment ça s'est passé. J'étais au bord de la mer avec le gros Lucas, et on s'amusait à se lancer des mottes de terre, parce que tu sais, le gros Lucas aime bien s'amuser, et moi aussi des fois. Donc, pendant qu'on s'amusait, j'ai vu quelque chose bouger dans l'eau au loin, et ça s'approchait par à-coups. J'ai bien vu, puis tout à coup, je ne voyais plus rien. "Eh Lucas !" que je lui dis, "je crois qu'il y a des gens qui nagent là-bas." "Tu rêves, tu as vu un chat mort, tu as la vue qui se brouille," qu'il me répond. "Non," que je lui dis, "je vois très bien, ce sont des hommes." "Pas du tout," qu'il me répond, "tu hallucines." "Tu paries ?" que je lui dis. "D'accord," qu'il me répond, et il sort de l'argent. Moi, sûr de moi, je mets l'argent aussi, aussi confiant que si j'avais bu un tonneau de vin. Je suis joueur, tu sais. Bref, à peine avions-nous parié qu'on a vu les deux hommes clairement, nous faisant signe de venir les chercher. Avant même de ramasser l'argent, "Allons, Lucas," que je lui dis, "tu vois bien qu'ils nous appellent, allons vite les aider." "Non," qu'il me dit, "ils m'ont fait perdre." Mais à la fin, pour faire court, je l'ai tellement convaincu qu'on a sauté dans une barque, et après bien des efforts, on les a sortis de l'eau. On les a amenés chez nous, près du feu, ils se sont déshabillés pour se sécher, et puis deux autres de leur groupe sont arrivés, s'étant sauvés eux-mêmes. Et puis Mathurine est venue, et l'un d'eux lui a fait de l'œil. Voilà, Charlotte, c'est exactement comme ça que ça s'est passé.
Aga, quien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drai comme cela est venu ça, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai ; enfin donc j’équions sur le bord de la mar, mo et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avé des mottes de tarre, que je nous jesquions à la tête ; car comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi per fois je batifole i tou ; en batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aperçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans glieau, et qui venait comme envars nous per secousse, je voyais ça fisiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien ; eh Lucas ! ç’ay je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas ; voire ce m’a-t-il fait, t’as été au trepassement d’un chat, t’as la vue trouble ; pal sanguienne, ç’ai je fait, je n’ai point la vue trouble, ce sont des hommes ; point du tout ce m’a-t-il fait, t’as la barlue ; veux tu gager, ç’ai je fait, que je n’ai point la barlue, ç’ai je fait, et que ce sont des hommes, ç’ai je fait qui nageant drai ici, ç’ai je fait ; morguenne ce m’a-t-il fait, je gage que non ; o ça ç’ai je fait, veux tu gager dix sols que si ? je veux bian, ce m’a-t-il fait, et pour te montrer, vlà argent ser jeu, ce m’a-t-il fait ; moi je n’ai été ni fou ni étourdi, j’ai bravement bouté quatre pièces tapées et cinq sols en double, j’erniguenne, aussi hardiment que si j’avais avalé un vare de vin, car si hasardeux moi, et je vas à la débandade ; je savais bian ce que je faisais pourtant, queuque gniais : enfin donc je n’avais pas plutôt eu gagé, que j’avons vu les deux hommes tous à plein, qui nous faisians signe de les aller quérir, et moi d’hier auparavant les enjeux, allons Lucas, ç’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appellent, allons viste à leur secours ; non ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre ; o dont tanquia, qu’à la parfin, pour le faire court, je l’ai tant sarmonné que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait, cahin caha, que je les avons tiré de gliau, et pis je les avons menés cheu nous, auprès du feu, et pis ils se sont dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est encor venu deux de la même bande, qui saguiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l’on a fait les doux yeux ; vlà justement Charlotte comme tout ça s’est fait.
Charlotte
Tu m'as dit que l'un d'entre eux était mieux habillé que les autres.
Ne m’as tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qui est bian pu mieux fait que les autres.
Pierrot
Oui, c'était le Maître. Il avait des vêtements très chics et ses serviteurs étaient aussi bien habillés. Mais même s'il était si bien habillé, il aurait pu se noyer sans notre aide.
Oui, c’est le Maître, il faut que ce soit queuque gros gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis l’haut jusque en bas, et ceux qui le sarvant sont des Monsieurs eux-mesmes, et Stan pandant, tout gros Monsieur qu’il est, il serait per ma fegue nayé, si je n’avions esté là.
Charlotte
Attends un peu.
Ardez un peu.
Pierrot
Oh vraiment, sans nous, il était cuit.
O par guenne, sans nous, il en avait pour sa maine de feves.
Charlotte
Il est encore chez toi tout nu, Pierrot ?
Est il encore cheu toi tout nu, Piarrot ?
Pierrot
Non, ils l'ont rhabillé devant nous. Je n'avais jamais vu ça, c'est incroyable comment ces nobles se vêtissent, je me perdrais avec tous ces habits. Et j'étais ébahi de voir ça. Charlotte, ils ont des perruques qu'ils mettent comme des bonnets, des chemises avec des manches si larges que toi et moi on pourrait y entrer, des pantalons aussi larges que ceux qu'on porte à Pâques, des vestes si courtes qu'elles ne couvrent pas le torse, et au lieu de col, un grand mouchoir avec des nœuds. Ils ont aussi des petits cols aux poignets et de grandes décorations aux jambes, et tellement de rubans que c'en est ridicule. Même leurs chaussures sont remplies de rubans de bout en bout, et elles sont si étrangement faites que je me casserais le cou si je les portais.
Nannain, ils l’avont rhabillé tout devant nous ; monquieu je n’en avais jamais vu s’habiller ; que d’histoires et d’angingorniaux boutont ces Monsieurs-là les courtisans, je me pardrais là dedans pour moi, et j’étais tout ebobi de voir ça ; quien Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste, et ils boutont ça après tout comme un gros bonnet de filace, ils ant des chemises qui ant des manches ou j’entrerais tout brandis toi et moi ; en glieu d’haut de chausse ils portont un garde-robe aussi large que d’ici à pasque ; en glieu de pourpoint de petites brasières qui ne leur venont pas jusqu’au brichet, et en glieu de rabat un grand mouchoir de cou à reziau avec quatre grosses houpes de linge qui leu pendont ser l’estoumaque ; ils avont itou d’autres petis rabat au bout des bras, et de grands antonoirs de passement aux jambes, et parmi tout ça tant de ribans, tant de ribans, que c’est une vraie piquié ; ignia pas jusqu’aux souliez qui n’en soyont farcy tout depis un bout jusqu’à l’autre, et ils sont faits d’une façon que je me romperais le cou au cul.
Charlotte
Mon Dieu, Pierrot, je dois absolument voir ça.
Perma fi, Piarrot, il faut que j’aille veor en peu ça.
Pierrot
Attends, Charlotte, j'ai encore quelque chose à te dire.
O, acoute un peu auparavant Charlotte, j’ai queuque autre à te dire moi.
Charlotte
Alors, vas-y, qu'est-ce que c'est ?
Et bian, dis, qu’est que c’est ?
Pierrot
Tu vois, Charlotte, je dois te parler franchement, je t'aime, tu le sais bien, et on est censés se marier, mais, nom d'une pipe, je ne suis pas content de toi.
Vois tu, Charlotte, il faut comme dit l’autre que je débonde mon cœur, je t’ayme, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés ensemble, mais, morguenne, je ne suis point satisfait de toi.
Charlotte
Comment ça ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
Quemant ? qu’est ce que c’est donc qu’il y glia ?
Pierrot
Il y a, que tu me chagrines l'esprit franchement.
Il y glia, que tu me chagraines l’esprit franchement.
Charlotte
Et comment donc ?
Et quemant donc ?
Pierrot
Tout simplement, tu ne m'aimes pas.
Teste quienne, tu ne m’aimes point.
Charlotte
Ah ah, c'est tout ?
Ah Ah, n’est-ce que ça ?
Pierrot
Oui, c'est tout, et c'est bien suffisant.
Oui ce n’est que ça, et c’est bian assez.
Charlotte
Mon Dieu, Pierrot, tu me répètes toujours la même chose.
Monguieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même chose.
Pierrot
Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose, et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose.
Je te dis toujou la même chose, parce que c’est toujou la même chose, et si ce n’était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou la même chose.
Charlotte
Mais qu'est-ce que tu veux, au juste ?
Mais qu’est-ce qu’il te faut ? que veux tu ?
Pierrot
Ce que je veux, c'est que tu m'aimes.
Jerniguienne je veux que tu m’aimes.
Charlotte
Est ce que je ne t’aime pas ?
Est ce que je ne t’aime pas ?
Pierrot
Non, tu ne m'aimes pas. Je fais tout pour toi, je t'offre des rubans, je me casse la tête à te trouver des cadeaux, je joue de la vielle pour toi lors de tes fêtes, et tout ça pour rien. Ce n'est ni beau ni honnête de ne pas aimer ceux qui nous aiment.
Non tu ne m’aimes pas, et si je fais tout ce que je pis pour ça, je t’ajette sans reproche des rubans à tous ces marciers qui passont, je me romps le cou à t’aller dénicher des marles, je fais jouer pour toi les vielloux quand ce vient ta feste, et tout ça comme si je me frappais la tête contre un mur ; vois-tu, c’a n’est ni biau ni honeste de n’aimer pas les gens qui nous aimant.
Charlotte
Mais mon Dieu, je t'aime aussi.
Mais mon guieu, je t’aime aussi.
Pierrot
Ouais, tu m'aimes d'une drôle de manière.
Ouy, tu m’aimes d’une belle deguaine.
Charlotte
Que veux-tu alors qu'on fasse ?
Quemant veux tu donc qu’on fasse ;
Pierrot
Je veux qu'on fasse comme on le fait quand on aime vraiment.
Je veux que l’on fasse comme l’on fait quand l’on aime comme il faut.
Charlotte
Ne t'aime-je pas comme il faut ?
Ne t’aimé-je pas aussi comme il faut.
Pierrot
Non, quand on aime vraiment, on le montre par des petites attentions. Regarde Tomasse qui est toujours autour de Robain, à le taquiner et à ne jamais le laisser tranquille. Toi, tu restes là sans rien dire, tu es trop froide.
Non, quand ça est, ça se voit, et l’on fait mille petites singeries aux personnes, quand on les aime du bon du cœur : regarde la grosse Tomasse comme elle assotie du jeune Robain, alle est toujou entour de ly à l’agacer, et ne le laisse jamais en repos, toujou elle y fait queuque niche, ou ly baille queuque taloche en passant ; et l’autre jou, qu’il était assis sur un escabeau, al fut le tirer dessous ly et le fit choir tout de son long par tarre ; jarny vla où l’on voit les gens qui aimant, mais toi tu ne me dis jamais mot, t’es toujou là comme une vraie souche de bois, et je passerois vingt fois devant toi que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose, ventre guienne ça n’est pas bian apres tout, et t’es trop froide pour les gens.
Charlotte
Alors, que veux-tu que je fasse ? C'est ma nature, et je ne peux pas me changer.
Enfin que veux-tu que je fasse ? c’est mon humeur, et je ne pis pas me refondre.
Pierrot
Peu importe la nature, quand on a de l'amitié pour les personnes, on leur montre toujours un peu d'affection.
Ignia humeur qui guienne, quand on a de l’amiquié pour les personnes, l’on en baille toujou queuque petite signifiance.
Charlotte
Je t'aime autant que je peux. Si tu n'es pas content de ça, tu n'as qu'à en aimer une autre.
Enfin je t’aime tout autant que je pis, si tu n’es pas content de ça, tu n’as qu’à en aimer queuque autre.
Pierrot
Si tu m'aimais vraiment, tu ne me dirais pas ça.
Eh bien vla pas mon conte, testiquié si tu m’aimais me dirais-tu ça ?
Charlotte
Pourquoi viens-tu me tourmenter l'esprit ?
Pourquoi me viens-tu tarabuster l’esprit.
Pierrot
Mais en quoi est-ce que je te fais du mal ? Je te demande juste un peu plus d'affection.
Morgué que mal te fais-je ? je ne te demande qu’un peu pus damiquié.
Charlotte
Laisse-moi faire, ne me presse pas autant, peut-être que ça viendra naturellement.
Et bien laisse faire aussi, et ne me presse point tant, peut-être que ça viendra tout d’un coup sans y songer.
Pierrot
Alors, donne-moi ta main, Charlotte.
Touche donc là Charlotte.
Charlotte
D'accord.
Et bien, quien.
Pierrot
Promets-moi que tu essaieras de m'aimer davantage.
Promets-moi que tu tâcheras de m’aimer davantage.
Charlotte
Je ferai de mon mieux, mais ça doit venir naturellement. Pierrot, c'est bien cet homme là ?
J’y ferai tout ce que je pourrai ; mais il faut que ça vienne de lui-même ; Piarrot, est-ce là Monsieur.
Pierrot
Oui, c'est lui.
Oui, le vla.
Charlotte
Ah mon Dieu, comme il est beau ! Ça aurait été dommage s'il s'était noyé !
Ah mon quieu, qu’il est gentis, et que c’aurait été dommage qu’il eût été nayé !
Pierrot
Je reviens bientôt, je vais boire un verre pour me remettre de ma fatigue.
Je revians à l’heure, je m’en vas boire chopaine pour me rebouter tent soit peu de la fatigue que j’ai eu.
Molière
Écrit par Molière Follow